Les îles Eoliennes

mai 11, 2018

Elles font partie de ces chapelets d’îles qui se prêtent parfaitement à la découverte pédestre, de ces destinations toutes proches et en même temps dépaysantes, de ces terres qui racontent et se racontent, respirent et vibrent au rythme de ce qu’elles sont : d’improbables bouts de caillou cernés des éléments les plus hostiles, balayés par les vents, et habités de rares individus dont on se demande bien ce qu’ils sont venus chercher là. Au catalogue, on pourrait citer les Cyclades, les Açores, certaines des Canaries, le Cap Vert… Mais aucune de celles-ci, malgré leurs points communs, n’offre le spectacle d’un volcanisme actif et d’éruptions permanentes comme peuvent le faire les îles Eoliennes !

Texte et photos © Brieuc Coessens – Article initialement publié dans Grands Reportages, mai 2018.

 

A un peu plus de 1500 kilomètres de Paris, au Nord de la Sicile, l’archipel des Eoliennes compte dix-sept îles, dont sept seulement sont habitées : Lipari, Salina, Vulcano, Stromboli, Panarea, Filicudi et Alicudi. Elles couvrent un total de 115 km2, que se partagent seulement 13.800 âmes. Sur deux d’entre elles – Alicudi et Stromboli – il n’y a pas la moindre route. Sur les autres, sinon sur Lipari – leur chef-lieu – c’est presque inutile. Si toutes sont d’origine volcanique, seules Stromboli et Vulcano sont encore en activité ; mais par leur relief, leur végétation, leurs infrastructures minimalistes, leur proximité mutuelle et leur personnalité respective, les Eoliennes constituent une destination idéale pour le voyage à pied, garantissant immersion dans un environnement plus que singulier, et découverte d’un monde géologique fascinant !

L’île principale, Lipari, est la seule à compter une véritable ville, qui  constitue le centre de l’activité économique de l’archipel. Les trois-quarts de la population des Eoliennes y résident. Peuplée par les Grecs dès l’Antiquité comme en témoigne le très beau musée archéologique local, Lipari possède une belle liste de sites touristiques et un parc hôtelier fourni, dont des campings, ce qui en fait un lieu de séjour idéal pour des excursions à la journée vers les îles voisines. Au passage, on ne manquera pas d’en faire le tour, visitant les anciennes carrières de pierre ponce, de kaolin ou d’obsidienne, la citadelle ainsi que la vieille ville, et marquant sur de splendides points de vue (voir encadré).

La ville de Lipari, sur l’île du même nom, chef-lieu de l’archipel des Eoliennes.

 

Pour ceux dont le temps serait compté, Vulcano et Stromboli se suffisent parfaitement à elles-mêmes par le spectacle qu’elles offrent et l’expérience volcanique qu’elles proposent ! Certes, c’est court, mais largement faisable en une semaine aller-retour depuis Paris, mais intense, odorant et difficilement oubliable !

ll faut compter cinq heures de navigation en ferry depuis Milazzo – la moitié en hydroglisseur – pour atteindre Stromboli, la plus septentrionale et orientale des Eoliennes. Y mettre pied procure le sentiment étrange de pénétrer dans un monde de Lilliputiens. On aborde l’île par un unique petit quai de béton.  Il n’y a aucune infrastructure. Pas de routes. Juste trois bourgs composés de maisons basses toutes collées les unes aux autres. Les pentes sont directes, les venelles étroites, et pour seuls véhicules, on ne compte que des triporteurs multicolores, dédiés à tous les usages. Le calme est profond : il n’y a pas de bruit. Uniquement le cri des goélands, la caresse du vent et le lointain fracas de vagues. L’endroit est lumineux, verdoyant, reposant…

Mais toute la journée, on entend régulièrement gronder dans l’atmosphère un grognement sourd, rugueux, profond. Comme un monstre tapis au fond d’une caverne. C’est IDU ! Idu, c’est « lui » en sicilien, « le » en italien. Le volcan !

La plage de San Vincenzo et le volcan Stromboli, 925 m d’altitude, sur l’île du même nom.

Sur Stromboli, impossible d’ignorer qu’il est là. Où que l’on se situe sur l’île, les cratères actifs ne sont jamais plus éloignés que de 2700 m. Et même si c’est pour lui qu’on vient, la surprise de certains grondements plus puissants que d’ordinaire est presque frissonnante, lorsqu’on la vit pour la première fois ! Car Idu est constamment présent !  A toutes les heures du jour et de la nuit. Parfois rugissant, éructant, hurlant ! Parfois plus doux, somnolent.

La partie actuellement active du volcan, formée il y a moins de 5000 ans, est réputée en éruption quasi continue depuis des siècles. La totalité de l’édifice volcanique prend naissance à 2 000 m sous la mer, la partie émergée culminant à 926 m.

Stromboli est  le plus régulièrement actif des volcans européens. Parfaitement conique, et couronné d’un panache de gaz, il présente une image d’Epinal irréprochable !  Ses éruptions se produisent à la fréquence moyenne de quelques minutes ou dizaines de minutes, sous forme de projections incandescentes de scories ou de fragments de laves, d’une durée maximale de quelques secondes. La prétendue régularité des explosions a été la cause de plusieurs accidents graves. En effet, des arrêts éruptifs peuvent durer plusieurs jours ou plusieurs mois, pendant lesquels ne s’exhalent que des fumerolles. Inversement, il arrive que des paroxysmes soudains fassent pleuvoir des projectiles sur l’île toute entière, ou occasionnent des coulées de lave.

Eruption strombolienne au… Stromboli, le volcan le plus régulièrement actif d’Europe.

Bref, même s’il se laisse facilement approcher, Stromboli demeure un volcan, dangereux, imprévisible, et surveillé comme tel. C’est la raison pour laquelle on ne peut y randonner tout-à-fait  librement. Toute la zone périphérique du sommet est classée réserve naturelle à partir de la courbe de niveau 400 m, et il est interdit d’y pénétrer sans un guide officiel, sous peine d’une très forte amende. Cependant, les éruptions peuvent très bien s’admirer en contre-plongée depuis le belvédère de la Sciara del Fuoco, pour un bivouac d’exception entre mer et montagne (voir encadré) !

 

VULCANO

A une distance de 40 km au Sud-Ouest de Stromboli, l’île de Vulcano ne fait pas moins forte impression. Même si sa dernière éruption violente remonte à 1890, le Vulcano Fossa est toujours considéré en activité, et fait lui aussi l’objet d’une surveillance constante. Pour preuve, les puissants dégagements de sulfure d’hydrogène qui, issus de sources chaudes à deux pas du rivage, assaillent le visiteur d’une odeur d’œuf pourri avant même l’accostage de son bateau !

Vulcano est la plus méridionale des îles Eoliennes, la plus proche de la Sicile aussi. Composée d’un double cratère et de la presqu’île de Vulcanello, elle constitue le sommet émergé d’un volcan qui culmine à 499 mètres d’altitude au mont Aria. Bien visible grâce à sa forme caractéristique et à ses fumerolles qui émanent d’un sol jauni par les cristaux de soufre, le cône du Vulcano Fossa situe le siège de l’activité volcanique de l’île. Si l’ascension ne prend qu’une petite heure par un sentier facile, et bien qu’aucune projection de lave n’y soit visible depuis plus d’un siècle, le sol tourmenté des abords du cratère et le cheminement dans les fumerolles offrent une expérience aussi unique que les explosions de Stromboli !

Ambiance, entre nuages et fumerolles au sommet du Vulcano, vers 500 m d’altitude, sur l’île éponyme.

Mais avec ses voitures, ses campings, ses hôtels-clubs et ses discothèques, Vulcano révèle bien moins aisément ses charmes que son imprévisible voisine. Pour en profiter pleinement, on vous conseille d’explorer la Vallée des Monstres sur Vulcanello et l’ascension du mont Aria. Tous deux sont aisément accessibles à pied depuis l’unique route de l’île.

Enfin, l’expérience volcanique ne saurait être complète sans une immersion – payante ! – dans les peu ragoûtants bains de boues sulfureuses, aux vertus réputées thérapeutiques, mais qui vous occasionneront d’imprégner tout votre corps et vos vêtements d’une odeur minérale que vous conserverez sur vous plusieurs semaines après votre retour ! De quoi vous rappeler longtemps les souvenirs de ce voyage à la croisée des sens !

Si les autres îles n’ont plus de volcanique que leur origine et leur forme, elles n’en valent pas moins qu’on s’y arrête au moins une journée ; toutes, en effet, présentent un charme différent, une curiosité sinon une ambiance particulière qui méritent le détour, une singularité et une diversité qui donnent aux Eoliennes bien des raisons pour qu’on s’y rende et s’y attarde.

L’île de Lipari vue depuis les hauteurs volcaniques de Salina, couverte de forêts.

Salina, la forestière, toute vêtue de vert et d’or, avec ses volcans jumeaux recouverts de pinèdes et son vignoble de Malvoisie, ce fameux vin des dieux à la robe dorée. Panarea, la jet-seteuse, superficielle et inaccessible sans les cooptations du milieu, peuplée d’artistes et de fêtards de passage juste pour  une nuit, bordée de yachts et de voiliers de rêve.

 

ALICUDI

Puis Alicudi, l’intemporelle… Sans conteste, notre coup de cœur ! Sur cette terre, c’est à croire que le monde industriel n’est jamais arrivé. 5km2, 105 habitants permanents. Le relief conique d’un stratovolcan plongeant ses pentes raides directement dans la mer, de maigres  cultures en terrasses jusqu’en dans les cratères sommitaux, et des chemins en escaliers parcourus par des ânes et des porteurs. On est au bout du monde, et dans la nuit des temps ! On y trouve un unique  hôtel et quelques cases de pêcheurs pour se loger, le silence profond d’une île aussi peu courue que desservie, un confort et des commodités plus que minimalistes… La terre est aride, extrêmement pentue, reclue et éloignée de tout. Les hommes y sont rares, discrets, un brin endormis, souvent âgés. Tous pêcheurs ou anciens pêcheurs, véhiculant à eux seuls toute la torpeur de l’île rien que dans leur façon de marcher. On est loin, très loin de la civilisation européenne, telle que nous la connaissons ! Mais séjourner ici est un véritable luxe, un concentré de retraite et de repos ! Far niente, ne rien faire. Et randonner un peu vers le sommet. Nous, on a adoré se retrouver ainsi seuls !

Le tout petit village côtier d’Alicudi, sur l’île éponyme.

FILICUDI

Son île sœur, Filicudi, est à peine plus peuplée. 250 habitants, 9,5 km2. 774 m d’altitude au point culminant, des pentes tout aussi raides et des terrasses, encore, souvent abandonnées. Une seule route reliant les minuscules ports de Filicudi Porto, Pecorini a Mare et le bourg de Valdichiesa, sur les hauteurs. Si l’on trouve à s’y loger, la randonnée entre les cinq sommets de l’île peut y être fort agréable, en particulier au printemps quand les genêts sont en fleurs. La visite du site préhistorique de cap Grazziano, quant à elle, vaut largement qu’on vienne marcher quelques heures sur ces terres, avant de retourner vers Lipari ou Milazzo, où l’on comprendra vite, après avoir bouclé la boucle, que la richesse d’un voyage réside pour beaucoup dans la part d’inattendu et la diversité des lieux parcourus. Allez-y sans attente, flânez, marchez, découvrez ! Accordez-vous le temps de vous laisser coincer sur Stromboli, Alicudi, ou Filicudi par une tempête. Vous goûterez à la contrainte subliminale du lâcher prise, toucherez du doigt un bout d’ennui. Vous saurez alors que sans un arpent de terrasse à cultiver ou une barque de pêche à sortir quotidiennement à l’aube, l’homme moderne n’a pas vraiment sa place sur ces îles minuscules. Mais c’est bien pour cela qu’on vous conseille d’y aller : leur faux silence et les respirations de la terre sont tout ce qui vous manque pour vous reconnecter au sol et à vous-même. Le voyage y prend des allures mystiques, et vous trouverez forcément une Eolienne à votre image !

Le cap Graziano, au Sud-Est de l’île de Filicudi

Pour en savoir plus, consultez ici nos infos pratiques !

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