De Jiri à Lukla : le sentier historique de l’Everest

septembre 10, 2017

Jusqu’aux années 1980, le trek du camp de base de l’Everest débutait dans les basses vallées du Solu, au niveau de Jiri. Depuis l’ouverture, à mi-parcours, de l’aérodrome de Lukla, l’itinéraire originel est tombé en désuétude, mais demeure prisé par les voyageurs désireux d’accéder au toit du monde en parcourant un Népal préservé de la frénésie touristique du haut Khumbu.

Texte et photos © Brieuc Coessens – Article initialement publié dans Trek Magazine, septembre 2017.

 

Si l’on a parcouru les sentiers de l’Everest depuis Lukla (trek classique ou haute-route) vers le camp de base tant convoité sans connaissance préalable du Népal, on retiendra à jamais cette expérience unique d’une longue marche où la lenteur se met au service de l’émerveillement de tous les sens : les yeux, bien sûr, mais aussi l’ouïe, le goût et, plus subtilement, l’odorat ! Nul, sans doute, ne pourra oublier cette expérience touristique unique et si particulière – savant dosage de dépaysement, de rupture, d’accueil, d’aventure et d’imprévus – qui fait de l’Everest Base Camp Trek un produit de luxe en croissance constante, un must indiscutable.

Mais en revenir pose forcément la question suivante : tout cela est-il encore « authentique », lorsque l’on sait que le sentier de l’Everest est fréquenté chaque année par près de 35.000 marcheurs ? Poster un selfie sur Facebook à Gorakshep – 5170 m d’altitude – lors de l’ultime étape menant au camp de base reflète-t-il vraiment la réalité du Népal et, plus précisément, celle du peuple Sherpa ? Si l’authentique évolue, alors il faut admettre que oui. Nourris par l’Everest depuis plus de soixante ans, les Sherpas se sont adaptés à la demande en proposant un accueil de pointe tout en préservant leurs coutumes, techniques et traditions. Un équilibre subtil qui est la clé de voûte du système touristique du haut-Khumbu.

Aérodrome de Lukla, 2600 m d’altitude, et colis de vivres attendant les porteurs et convois de yaks qui les redistribueront dans les villages bordant le chemin vers le camp de base de l’Everest.

Mais si ce modernisme, les avions de Lukla et les hélicos de Namche Bazaar, les cybercafés, les smartphones, les processions de touristes, les « Reggae Bar » et « Irish Pub » bordant le sentier dans ses premières étapes vous laissent ce sentiment de n’avoir pas tout compris, appliquez à la lettre le slogan du Népal « Once is not enough / Une fois ne suffit pas » et revenez-y. Revenez-y par ailleurs et revenez-y autrement !

Ailleurs, c’est à Jiri, pour commencer. Autrement, c’est en bus, puis en 8 jours de marche supplémentaires, seul ou presque, sans connexion wifi, sans réseau mobile, sans boutique à chaque détour de combe. Autrement, c’est aussi plus durement, moralement, physiquement… Plus éprouvant, plus accidenté, plus long, plus espacé, plus sauvage ! Que du bonus ! Ou presque…

Dans le bus conduisant de Katmandou à Jiri, point de départ du Tenzing-Hillary Trek.

 

Car il y a aussi du « moins ». Moins de confort, certainement ! Moins d’ambiance, peut-être aussi ; ou une autre, indéniablement. Bref, revenez-y, mais différemment. N’en attendez pas autre chose. Le trek Jiri – Lukla – EBC, tracé historique de l’Everest emprunté par l’expédition Tenzing-Hillary et désormais dénommé Tenzing-Hillary Trek n’a rien à voir ni à envier au classique Everest Base Camp Trek ! Par ailleurs, il se suffit largement à lui-même pour découvrir un Népal profond, isolé du tourisme et préservé de ses travers, en plus d’être un voyage à part entière.

Dès la sortie du bus on se retrouve dans une campagne sauvage et peu peuplée.

En effet, moins de 5 % des candidats au camp de base empruntent désormais ce circuit. Dès le départ de Jiri, l’on se sent dans une campagne sauvage et peu peuplée, parfois même hostile lorsqu’on s’y retrouve pour la première fois, de nuit, à traverser des villages encore meurtris par les séismes de 2015. Comme toujours, il va falloir s’habituer… Mais dès le premier matin, le réveil à Shivalaya – carrefour de vallées et point d’entrée de la zone de conservation du Gaurishankar – redonne du baume au cœur par son animation et son paysage de carte postale. On traverse des champs verdoyants et des forêts luxuriantes au fil d’un sentier souvent bordé de cabanons qui, tous, font salon de thé et épicerie. On vous y accueille avec un sourire intéressé, parfois d’un regard interrogateur. Il faut négocier la photo, peut-être la monnayer. Le touriste ici, est un animal rare. Alors, peut-être vous aussi hésiterez-vous à vous approcher de trop près des paysans, portant tous fièrement à la ceinture le fameux khukuri, le poignard traditionnel du Népal. Mais en plus de vous habituer aux cabanons, à la rupture de vos connexions diverses, vous vous habituerez aussi à cette profonde ruralité, et apprendrez vite que votre voyage s’enrichira grandement d’aller au contact, sans fausse pudeur et sans timidité. Respectez, soyez poli, intéressez-vous et prenez le temps. Le Tenzing-Hillary Trek ne se consomme pas, il se déguste avec sagesse et c’est de cette façon qu’il est le meilleur !

 

Un Népal authentique où les auberges (“lodges”) se résume à une place partagée directement chez l’habitant.

 

Passés ces premières constatations, on entame un voyage intérieur, renforcé par l’absence de touristes et la proximité immédiate avec les habitants du secteur – Raïs, Sherpas, Tamang, Newars… Chaque jour, vous serez surpris de la disponibilité des gens, même de ceux qui auraient tout perdu dans les séismes ! Chaque jour, vous regarderez devant vous le paysage en appréhendant les milliers de mètres de dénivelées à avaler, mais vous vous habituerez aussi, comprenant vite qu’ici, marcher est un mode de vie, une nécessité, et que – comme tous ceux qui vivent là – vous n’en avez pas le choix. Vous trouverez votre rythme, posé, et vous oublierez de vous presser…

Chaque hameau, chaque terrasse de champ est l’occasion de s’arrêter, d’observer, de respirer ! De contempler, aussi, une infinité de montagnes et des paysages chaque jour renouvelés ! De s’imprégner d’un mode de vie rural traditionnel et de techniques séculaires, aux accents préindustriels. A part le ballet matinal des rotations aériennes entre Katmandou et Lukla, ou un rare tracteur parfois croisé, le trek Jiri – Lukla procure le sentiment grisant de découvrir une région méconnue, sauvage, préservée, sur laquelle le temps n’a aucun cours.

Une région préservée sur laquelle les temps modernes ne semblent pas avoir de prise…

 

On y dort dans de minuscules auberges à peine dotées de trois lits, de douze volts d’électricité et d’un unique foyer de terre sèche. On finit par se sentir non plus seul, mais unique, et l’on prend conscience de vivre des moments rares, privilégiés. « Authentiques » ? Certainement !

On peut visiter les monastères de Taksindu, de Jumbesi, de Kharikhola sans autre Occidental à proximité, et même être invité à prendre part à une puja, une cérémonie bouddhiste. Discrètement et sans fard. Ici, les hommes sont pauvres et l’on n’affiche pas sa foi avec autant de luxure et d’ostentation qu’au pied de l’Everest. Expérience intérieure, toujours…

Expérience évolutive aussi. Sur le plan social, d’abord, car plus on avance, plus on sent poindre l’influence de l’Everest Business : des lodges et des maisons de plus en plus cossues, des groupes de porteurs, des caravanes de mules, des touristes de plus en plus nombreux…

Expérience physique, enfin. Car avec près de 8000 m de dénivelée positive et autant à descendre, on a mal ; mais plus on avance, moins les courbatures se font sentir. Même, on s’acclimate lentement, avec un passage à 3600 m d’altitude notamment.

Par sa diversité et sa difficulté, si le trek historique de l’Everest au départ de Jiri peut parfois paraître long, il n’en revêt pas moins un caractère initiatique, nécessaire pour aborder le haut-Khumbu dans une logique de découverte, de curiosité et d’ouverture, logique de plus en plus rare à l’heure où l’EBC Trek se consomme en moins de deux semaines de congés payés, A/R Paris – Lukla compris !

Enfin, si l’itinéraire peut être utilisé comme « plan B » en cas d’interruption des liaisons aériennes avec Lukla, l’emprunter en tant que trek à part entière permet de rencontrer une part de l’âme du Népal et de plonger dans l’intimité du quotidien de son peuple !

Une part de l’âme du Népal

Envie d’en voir davantage ? Les plus belles photos de Brieuc Coessens au Népal vous attendent ICI.

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